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Un gros twitty-bird que j’haïssais pas Denis Lord

Un gros twitty-bird que j’haïssais pas
par Denis Lord
Vol. 2 No. 1, 2000

Cette année-là, novembre faisait dans le mélo. Les malheurs se succédaient comme un chapelet de saucisses empoisonnées. J’avalais tout de travers mais je n’en perdais pas une bouchée, c’était mon assiette. J’habitais depuis peu le rez-de-chaussée d’un taudis de quatre logements. Les planchers y étaient aussi croches que les murs, eux-mêmes aussi jaunis et graisseux que les fenêtres, celles qui n’étaient pas cassées.
Au début du mois, tous les locataires de la bâtisse s’étaient poussés. Les deux familles monoparentales de l’étage du dessus partirent sans payer leur loyer, ne laissant derrière elles que quelques photos d’artistes populaires punaisées sur les murs et un fauteuil éventré.
Trois jours plus tard, la voisine d’à côté mourut soudainement et on fit piquer son compagnon, un chien jaune, gras et bâtard, presque aussi vieux que sa maîtresse. Pour faire bonne figure dans le tableau, je perdis et ma job et ma blonde dans la même semaine.
Exit blonde, boulot et voisins. Ca faisait un gros trou, beaucoup de tristesse tout d’un coup. Décidément, le dieu Mélo tenait novembre entre ses crocs.
Le soir de ma dernière paye, je me suis salement bourré la gueule, comme ça, sans réel désespoir mais avec beaucoup de conviction: cinq à sept au Moucheron Bâti avec Drolet et McGovern; deux grosses (tablettes) au Boubar, un joint dans l’arrière-cour avec Xav, Janice et la serveuse qui ressemblait à Diane Keaton. Ensuite, j’ai déboulé tout seul en basse-ville, comme un grand, le temps d’une dernière chez Roland, mon trou favori dans Saint-Sauveur pour me saouler pas cher et écrire des conneries en observant les gens.
Je suis revenu chez nous avec deux Old Stock que Roland avait mis sur mon compte. Trois heures du matin, gelé, saoul, seul dans la bâtisse. J’ai fait jouer des disques que j’accompagnais avec ma basse électrique. Quand Ice Cream For Crow a craché ses derniers riffs, j’ai accoté la basse sur l’ampli et j’ai été me rouler un joint.
La voix est venue de derrière moi: «Grouille pas, on va arranger ça…» Freak-out total, surcharge électrique dans le cuir chevelu. Mon papier Zig-Zag s’est déchiré en deux, le pot est revolé en l’air. C’est comme ça que j’ai connu mon nouveau voisin de rez-de-chaussée, Ti-Paul, qui avait pris le logement de la vieille d’à côté sans que je m’en aperçoive. C’est comme ça que j’ai appris que les ondes d’un c.b. – la marotte de Ti-Paul – peuvent s’infiltrer dans n’importe quel système électronique environnant, un ampli de basse par exemple.
Dans la quarantaine, Ti-Paul possédait un gabarit impressionnant, du genre 100 kilos et deux mètres. Avec son gros menton et sa mâchoire proéminente, son crâne dégarni et son vaste sourire niais, il avait l’air d’un gigantesque oisillon qui aurait grandi trop vite et sans comprendre. Les enfants, dans son dos, disait qu’il était un idiot, les idiots, entre les dents, disait qu’il était un enfant. Quand même, il n’avait rien à envier aux imbéciles du coin, ces adultes avariés, ces prolétaires unissez-vous, reproduisez-vous. Personnellement, j’aurai toujours des atomes crochus avec ce genre de laissés pour compte, de tarés candides.
Mais Ti-Paul avait le voisinage envahissant, le don de se signaler dans les moments les plus inopportuns. Des fois le soir, je lisais tranquillement à la chandelle puis tout d’un coup, je m’apercevais en faisant un saut (encore!) que le Ti-Paul, maudit tarla, était dans la fenêtre à faire des grimaces et des bye-bye à ma chatte Mimi. Depuis combien de temps était-il là? Ne faisait-il que jouer avec la chatte ou m’espionnait-il? Je finissais par me poser toutes sortes de questions sur lui, que je gardais pour moi, contrairement au voisinage, qui semblait prendre plaisir à tromper son ennui en répandant des rumeurs sur son compte. L’épicière avait interdit à ses enfants de jouer avec Ti-Paul, alors que c’était son plus grand plaisir. Faut dire qu’il n’avait pas souvent de visite sinon Momo, un autre assisté social qui arrondissait ses fins de mois en bricolant des poêles et des frigidaires à gauche et à droite. Jamais je ne l’avais vu avec une femme. Mais les enfants, il se sentait bien avec eux, même s’il n’en manquait pas pour se foutre de sa gueule, surtout passé l’âge de dix ans. Avec les enfants, il ne se sentait pas en compétition, il devenait le centre d’attraction, le meneur de jeu; avec eux, il oubliait la solitude, la pauvreté, la conscience peut-être de son insignifiance; il oubliait que la seule fois de sa vie qu’il était s’était éloigné de plus de vingt kilomètres de la basse-ville, c’était pour aller cueillir des pommes à l’Île d’Orléans, à deux dollars la manne.
Ça fait maintenant douze ans que je n’ai pas revu Ti-Paul et je me demande pourquoi je pense encore à lui. En définitive, hormis sa taille et son âme candide, qu’avait-il de particulier? Il était attachant bien sûr, mais nos relations n’avaient jamais été marquantes.
Peut-être que je me souviens de lui parce qu’il est arrivé à un moment de ma vie où j’avais encore assez de sensibilité pour m’étonner des autres. Je n’étais pas encore une vieille pellicule passée date, surexposée, plus impressionnable.

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