fishpiss

La bêtise humaine version écossaise, La Puce à l’agonie

La bêtise humaine version écossaise,
Lpàl’a
du Vol. 2, No. 4


(Ce texte est tiré de mon journal de voyage. J’étais à Édimbourg et je travaillais dans l’hôtellerie. L’histoire se déroule au Prestonfield hotel où je venais de passer une soirée horrible à servir des repas à des touristes venus des quatre coins du globe à un souper-spectacle intitulé «A taste of Scotland». Je tiens à spécifier que pas plus de 5% du personnel de cet hôtel était écossais.)

16 juillet 2000

Après 14 heures et demie de travail assidu, j’en ai marre et je veux pertinemment m’en aller de cet hôtel puant. Mêlée au groupe, j’attends que le superviseur appelle les taxis.  Mais c’est long. Personne ne semble pressé de partir, parce qu’il faut faire semblant qu’on aime ça ici. Tout-à-coup, il y en a un qui se réveille : «Hey Willy, what about calling us a taxi?» Et Willy de répondre : «You want me to call you a taxi?  O.K., you’re a taxi.»  Personne ne réagit. La blague est vraiment subtile, d’un goût fort douteux mais quand même plutôt recherché si on se place au niveau du blagueur. J’esquisse un sourire, pour la forme. Et Willy de poursuivre, s’adressant à un autre serveur exténué : «Do you want me to call you a taxi?» L’autre de répondre : «Yes, please.» Willy, toujours avec son petit air malicieux (il faut être très malicieux soi-même pour remarquer son air malicieux, car il tente par tous les moyens de le dissimuler sous un sérieux déconcertant) : «You’re a taxi!»
Tout le monde se regarde avec un air de totale incompréhension. Mais cela n’arrête pas Willy qui enchaîne en cadence tout en pointant chacun de nous : «Taxi!  Taxi!  Taxi!»  Je ne peux pas dire combien de temps ça a duré, mais pour moi ce fut autant d’instants dérobés à  la douce fraîcheur de mon oreiller. Après avoir fantasmé comme ça, appuyée à une pile de chaises en faux velours rouge, pendant ce qui me parut une éternité, je revins à moi et me dit que, la blague étant faite depuis un bon quart d’heure déjà, il allait sûrement passer aux actes sous peu. Je n’étais pas au bout de mes peines. Près de moi un jeune homme, resté silencieux comme mû par un respect religieux, partit d’un grand rire gros et gras tandis que les troupes se mettaient par petits groupes à rire eux aussi, à mesure qu’ils s’expliquaient l’hilarant calembour entre eux.
Ils ont donc ri comme ça, à 2h15 du matin, après une longue et pénible journée de travail, tous en chœur, et ceux qui ne riaient pas encore se sont joint aux joyeux camarades lorsque Willy s’exclama : «Now if you want me to phone you a taxi, no problem.» À partir de ce moment, j’ai arrêté d’essayer de compter les minutes qui me séparaient de mon lit, car elles me semblaient inépuisables. Je scrutais ce visage dur tanné de rides, je m’efforçais de trouver dans ce regard de sale moqueur une parcelle de ce sérieux de maître de cérémonie (en tant que superviseur, il nous avait dirigé froidement et sans une parole gentille toute la journée) qui m’aurait un tant soit peu réconfortée quand au contenu de cette cervelle maintenant apparemment vide, mais rien. J’étais si fatiguée que je le voyais au ralenti, gesticulant pour donner plus d’emphase à ses mots importuns qui sonnaient dans ma tête comme le glas.
À cet instant précis où j’expirais avec plus de violence qu’à l’accoutumée, un de ces jeunes gens, constatant mon non-sourire, se mit en devoir de m’expliquer la dite joke, en me demandant si je comprenais. Là, je fus un peu rude, mais c’est vraiment sorti tout seul : «Of course I understand, I understood before all of you!» Par chance, mon commentaire n’a pas été perçu par une majorité.
Je suis donc restée là. Le temps passait, la joke continuait, le rire détestable de mon superviseur m’emplissait les oreilles et les autres, il faut bien le dire, riaient de plus belle comme des épais.
Comme j’en étais à évaluer la possibilité de a) défaire les piles de chaises et me faire un lit avec; b) m’en retourner chez moi à pied, je me mis peu à peu à envisager cette dernière solution.  La ville n’est pas si grande, après tout, (note :j’habitais à des kilomètres de là) et un peu d’air frais ne pouvait pas me faire de tort… Partout, je voyais des gens debout et des sourires stupides quand je souhaitais être couchée, les yeux fermés, oublier cet enfer… Je voyais bien qu’ils étaient tous fatigués, comme moi, et pourtant toutes ces bouches ouvertes et ces rires qui auraient dû être forcés étaient vraisemblablement et contre toute attente de vrais rires sincères. Trois éternités plus tard, je marchais vers la sortie en disant «Bye!» avec l’air le plus naturel possible. Je franchis la porte, me rendis jusqu’au bout de l’allée extérieure, mais je ne pus me rendre plus loin car je fus retenue par un barman qui me criait de l’hôtel que je ne pouvais pas partir à pied, que c’était trop dangereux et que Willy allait appeler un taxi bientôt. Je coupai mes ailes et revins à l’hôtel. Cette fois, je m’assis dans l’entrée à l’écart du monde et attendis résolument. Alors un fille avec qui j’avais sympathisé et qui était française entreprit de me tenir compagnie en m’expliquant à son tour la signification du jeu de mots (mais elle n’était pas sûre) tandis que Willy vint se planter devant moi en me disant des conneries du genre «we’re not laughing at you, we’re laughing with you» et «it’s stupid, but it’s funny», et moi de lui répondre : «I just don’t care, I want to go home» en souriant, pour faire passer ma divergence comme quelque chose de normal, ai-je pensé.
Il a appelé le fuckin’ taxi.
Mon lit a été particulièrement moelleux ce matin-là lorsque je me suis enfin couchée.